texte de Renaud Poillevé

04.02.2016

Artiste
Auteur

Le crucifié

« Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé,
que pour sortir en fait de l’enfer. »
Antonin Artaud (Van Gogh ou le suicidé de la société)




De même que « les prêtres fuient dans la liturgie de la messe les spasmes du Crucifié », comme le suggère encore Artaud, les marchands d’art vont conjurer la souffrance de l’artiste en l’exposant aux yeux de tous. David Bartholoméo est un crucifié qui expie on ne sait quel crime, sans doute celui d’être trop lucide, trop affamé, trop remuant, bref, trop vivant.

Ce qui trouble d’emblée dans son art est ce vertige ineffable, mélange bilieux de jubilation hallucinée et de lucidité tragique, une sorte de rire sardonique au bord d’un suicide imminent.

Ce gosse turbulent, indécent et incandescent, a plusieurs pères identifiés, Jackson Pollock, Jacques Villeglé, Paul Rebeyrolle, Robert Rauschenberg, Antoni Tapies, peut-être encore Antoni Clavé, Jean-Michel Basquiat, Philippe Pasqua, pas d’emblée dans le style de l’œuvre, mais dans la forme d’une énergie similaire, où l’on retrouve cette rage exacerbée, et ces revendications dans la joie tragique d’un nihilisme poétique et adolescent. Etiqueter l’artiste s’avère un pensum insoluble. Comme beaucoup d’artistes authentiques, sitôt saisi dans un courant, comme un poisson dans un filet, il fera tout pour s’en échapper. Vous croyez l’avoir cerné, aussitôt il se retrouve ailleurs. Ce serait tellement rassurant de pouvoir dire qu’il s’apparente à l’abstraction lyrique ou à l’expressionnisme abstrait, qu’on peut y trouver des traces de Bad Painting, d’Action Painting, de Combine Painting, de Je-ne-sais-quoi Painting. Il se jette à corps perdu dans la peinture, mais aussi dans la gravure, les volumes, les résines, les moulages, les accumulations, les inclusions, les explosions, les performances, le dessin, la photo… en faisant de tout son environnement un joyeux foisonnement de matières à création (mégots, sacs de fast food, croûtes en parafine de fromage…).

David Bartholoméo s’agite devant l’œuvre comme du mercure en fusion dans le creuset de la vie, sur la flamme du brûleur, dans l’attente, dans l’espoir, d’une transmutation alchimique. C’est un être en sursis qui ne continue à vivre que parce qu’il crée. Il ne cherche pas à séduire, il cherche à survivre.

Il saupoudre, fougueux, son exultation de condamné à vivre, avec la gouaille d’un faune égrillard, avec « la gouache* » comme il dit, les mains blessées et gauchies par de longs bains dans la glycéro, l’acrylique, les résines, le goudron, le béton, l’encre, le trichloéthylène… fouaillant dans les entrailles de son art comme dans les tripes d’un volatile capable de délivrer un quelconque oracle.

Sur certaines peintures reviennent en palimpsestes les vanités du monde, dans ses charniers ou s’entassent les crânes, on devine de sombres carnages. Parfois quelques chaotiques kyrielles de mots à demi effacés tentent de dire les illusions de la publicité, les horreurs du marketing et de la consommation, les bêtises des guerres et des religions, les dégoulinades et éclaboussures en dripping disent les erreurs, les errances, les cartographies éphémères et troublées de tout vivant en quête d’une voie. Les strates de matières accumulées préparent l’archéologue de l’art à de savantes fouilles.

La joie volcanique surgit de partout, telle des coulées pyroclastiques incoercibles. Elle suinte avec une juvénile provocation de chaque œuvre, insolente et moqueuse, rebelle et subversive, hilare et blasphématoire. On retrouve ce fou rire permanent, inhérent à chaque création, à la fois grave et tragique, immodéré et puissamment ravageur. L’éruption tellurique draine des gaz magmatiques hilarants, des laves hurlantes de larmes et de rires, des titres assassins, des signes, des lettres et des symboles codés, des cendres sulfureuses, des blocs et débris, des matières brûlantes et rugueuses, des couleurs éclatantes et iconoclastes, des gestes abrasifs et généreux. C’est une fanfare sauvage et impromptue, toute en cymbales et grosse caisse, trompettes, trombones et cornemuses, un déferlement gorgé d’alacrité. David Bartholoméo donne à voir une joie profane et profondément sacrée du simple fait qu’elle participe à la vie.

Les titres de ses œuvres s’entrechoquent comme autant d’armes blanches sur un champ de bataille : Energie, Effervescence, Animalité, kowboyKill, les Frappes Chirurgicales, Religion Apocalyptica, EjakGun

Ses toiles sont chargées aussi de boursouflures d’effroi, d’éclaboussures amères, de cloques de vie, d’éructations insolentes, de bubons purulents, de combustions et de désagrègements lents, ses dessins portent les stigmates de recherches effrénées de nouveaux paradigmes.

Il s’agit d’une création hantée d’entrailles d’oracles incertains et désespérés.

On assiste, éberlués, à une fête païenne, funèbre, féroce, fébrile, sauvage, mais aussi flamboyante de vie, ivre de joie et d’insolence amusée, éclatante d’une vitalité généreuse, où la convulsivité des traits, les stries, les balafres, les griffures, les giclées, les saillies, les entailles seront amadouées par un polissage sans fin, une prière active. Les mains usées, forgées par l’érosion, l’artiste polit sans cesse, frotte, et frotte, quête dans les strates de sa peinture un soupçon de douceur. Il efface comme il peut la dureté d’un  monde absurde, laissant entrevoir quelques soubresauts spasmodiques d’une religiosité désespérée, d’une spiritualité sans issue. Ses mains laissent des ornières dans les chemins de l’art, son regard ne se retourne pas, il sait sa quête aussi futile qu’utile, sans espoir.

Son œuvre exhale une force dramatique, un besoin de vérité immédiate, « La vérité de la vie est dans l’impulsivité de la matière. L’esprit de l’homme est malade au milieu des concepts.  » (Antonin Artaud – Le bilboquet)

David Bartholoméo est un évadé perpétuel. En fuite. Se figer, c’est mourir. S’arrêter c’est crever. Alors il faut peindre, même s’il faut en baver. La peinture s’évade. Elle naît derrière les barreaux, derrière les grilles normatives et sclérosantes des codes barres, du code civil, du code pénal, des codes APE, des codes de bienséance, elle naît dans les prisons cérébrales, dans les chaînes, dans les idéologies carcérales et puise dans toutes les addictions délétères, dans tous les excès d’un consumérisme outrancier, dans les crises d’une civilisation rattrapée par ses incohérentes contradictions, le feu d’une liberté rédemptrice. Cependant ce jaillissement éjaculatoire d’une espérance de vie dans la peinture est voué déjà à la perte inexorable, à un destin fatal. On va tous mourir, et il s’en souvient tous les jours l’artiste, privilège de ceux qui sont au plus proche de l’essence de la vie, de vérités rares et indicibles, il paie au prix cher cette lucidité exacerbée qui jouxte la mort et porte son odeur.

Mais il n’est pas dit qu’il faille mourir sans avoir résisté, sans avoir ri de ce qui fait mourir. L’artiste entre en résistance, et déverse sa joie sauvage comme l’huile sur le feu.

Il n’est pas de violence innocente. Il n’est pas de rage sans cause. Il n’est pas de cause sans rage. Le peintre grille sa bile dans la mélasse du goudron de la nuit. David Bartholoméo ne guette pas l’acquiescement, il quête l’apaisement.

Nous sommes témoins de la tragédie d’une quête ultime, échevelée, sur le grill d’un purgatoire.



* avoir la gouache, expression : Être en pleine forme physique. Syn. avoir la frite, avoir la pêche. http://www.dictionnairedelazone.fr/

texte de Stani Chaine

26.01.2015

Commissaire des expositions, Le Palais de Corbas
Membre élu de l’Association Internationale des Critiques d’Art

David Bartholoméo ne cesse d’expérimenter. Son œuvre est en quête de liberté. Il s’agit encore de s’extirper des définitions et des modèles. D’où l’omniprésence du mouvement, de la gestualité, de la virulence des couleurs, l’entrelacs du relief et des aplats, des matières nobles et des rebuts, des éléments naturels et des composants électroniques, du statisme et des envols, dans un savant bric à brac ludique et inquiétant. Ses sculptures, peintures et dessins visitent la vie concrète comme ses interrogations métaphysiques.

texte de Laëtitia Blanchon

26.07.2013

Conférencière en histoire de l’art
Experte en médiation culturelle @ MuseoPic
Art-thérapeute

« Il y a plus de choses dans la terre d’un tableau
que dans le ciel de la théorie esthétique. »

Christian Dotremont



Les mots manquent parfois simplement de corps pour traduire ce qui d’emblée s’impose à l’oeil. Quand la matière vient vous heurter ou juste vous surprendre, c’est le ventre qui s’agite. Et y a-t-il justement meilleure « entrée en matière », pour appréhender l’œuvre de David Bartholoméo, que l’intimité de son atelier ?
C’est toujours une émotion particulière. Le mouvement créateur se fige le temps d’une rencontre, mais tout semble encore chaud ; les traces des derniers combats, visibles. « Joyeux bordel ! » diront certains… quand d’autres percevront déjà la griffe et l’instinct du chercheur. Car plus qu’un atelier, c’est un laboratoire. Bartholoméo expérimente ; en tête, cette célèbre phrase de Lavoisier : « rien se perd, rien ne se crée, tout se transforme. ». Sur sa table de dissection, en attente de l’autopsie prochaine, les restes d’une société qui se consume ; se consomme. Ça et là, d’autres curiosités. Ne manquerait pour un peu que l’athanor. Alchimiste, démiurge, ou artiste ? En tout cas la métamorphose opère…

Des Frappes chirurgicales aux Eviscérations, partout la matière explose, jaillit, révèle sa profondeur et sa plasticité. Bartholoméo la rejette autant qu’il la sublime. La rage au ventre – humeur bilieuse – il fouille, il gratte, excave les strates intimes. A la façon d’un archéologue, c’est néanmoins le présent qu’il ramène à la surface. Les couches se superposent, nourries de nos excès. Déchets et rebuts s’extirpent, s’engluent, se fondent ou s’abiment en la peinture ; croûte épaisse, rugueuse, qui agrippe le regard et convie l’œil au toucher. L’objet « s’anamorphose », mais garde dans sa chair le souvenir du geste créateur, comme autant de cicatrices.
Poussant à son paroxysme le processus, Bartholoméo assume la matière, et plus encore, la force à trouver ses propres ressources, à s’étendre au-delà même des limites du support. L’énergie déployée, la lutte et l’effort réveillent l’instinct plastique : « Dans la solitude active, l’homme veut creuser la terre, percer la pierre, tailler le bois. Il veut travailler la matière, transformer la matière » rappelait Bachelard.
En autodidacte, Bartholoméo repense les formats, sort littéralement du cadre. « Brut », il détourne notre consumérisme et passe ainsi de la satisfaction d’un désir à l’accomplissement d’un besoin profond, ancré, originel même. Humblement, il interroge la peinture, établit des liens entre les différents médiums. Pourquoi se cantonner à la toile quand la matière ne demande qu’à envahir l’espace, qu’à nous envelopper ? Se demande-t-il. D’autres idées sont là, fécondes. La symbiose est proche mais le risque se doit d’être encore contenu.

Plus centrées, ses dernières compositions invitent à l’intime cellulaire. Elles poussent, gonflent, palpitent ; vivent de ne jamais atteindre leur but. Car rien n’est joué d’avance. Bartholoméo se laisse porter sans souci d’esthétique. Habilement, il provoque l’accident, force le hasard, tout en gardant une certaine emprise. De cette tension naît la charge poétique et le potentiel suggestif de l’œuvre. Le rythme est dense ; l’élan, sans cesse renouvelé. L’artiste n’est jamais rassasié : les couleurs s’exaltent, exultent ; gourmandes et acidulées… L’emballage est séduisant ; à consommer sans modération !
Troquer les indices, traquer les intox ; un vrai micMac (Monster, évidemment!). C’est sur l’emblème de la célèbre chaîne de restauration rapide américaine – héroïne moderne – qu’il donne naissance à toute une mythologie personnelle. L’occasion pour lui d’investir le dessin, d’accentuer les contrastes ; de poser le trait, la main, sur ce qui signe la mort des métiers. L’occasion aussi de libérer ses chimères, de puiser, une fois encore, dans la matière première : « Si le rêve fait des monstres, c’est parce qu’il traduit des forces. » expliquait Bachelard. Elles sont ici activées. Bartholoméo renoue avec la question de l’origine, Trouve la Valeur Ajoutée : religion ou spiritualité ?

Pour autant il n’est pas pessimiste ; il ne s’installe ni dans l’éloge, ni dans la critique. Il s’amuse simplement de notre quotidien, le ré-enchante, le poétise, tout en restant sincère et authentique dans sa démarche. C’est là son espace de résistance. Et si l’on aime à reconnaître dans son art des influences multiples, c’est librement qu’il réalise son « grand œuvre ».